
Elevée au désert, négligée de son père, vivant au milieu des
esclaves, pour qui elle n'avait d'autre secours, d'autre consolation que sa compassion et
ses larmes, elle s'était habituée à dire : "Un jour viendra où tout sera changé
dans ma vie, où je ferai du bien aux autres ; un jour où l'on m'aimera, où je donnerai
tout mon coeur à celui qui me donnera le sien ; en attendant, souffrons ; taisons-nous et
gardons notre amour pour récompense à qui me délivrera." Ce libérateur, ce messie
n'était pas venu ; Indiana l'attendait encore. Elle n'osait plus, il est vrai, s'avouer
toute sa pensée. Elle avait compris sous les chamilles taillées du Lagny que la pensée
même devait avoir là plus d'entraves que sous les palmistes sauvages de l'île Bourbon ;
et lorsqu'elle se surprenait à dire encore par l'habitude : "Un jour viendra ... un
homme viendra ... ", elle refoulait ce vu téméraire au fond de son âme, et
se disait : "Il faudra donc mourir. Aussi elle se mourait. Un mal inconnu dévorait
sa jeunesse. Elle était sans force et sans sommeil. Les médecins lui cherchaient en vain
une désorganisation apparente, il n'en existait pas ; toutes ses facultés
s'appauvrissaient également, tous ses organes se lésaient avec lenteur, son cur
brûlait à petit feu, ses yeux s'éteignaient, son sang ne circulait plus que par crise
et par fièvre ; encore quelques temps, et la pauvre captive allait mourir. Mais, quelle
que fut sa résignation ou son découragement, le besoin restait le même. Ce cur
silencieux et brisé appelait toujours à son insu un cur jeune et généreux pour
le ranimer. L'être qu'elle avait le plus aimé jusque-là, c'était Noum, la compagne
enjouée et courageuse de ses ennuis ; et l'homme qui lui avait témoigné le plus de
prédilection, c'était son flegmatique cousin sir Ralph. Quels aliments pour la
dévorante activité de ses pensées, qu'une pauvre fille ignorante et délaissée comme
elle, et un Anglais passionné seulement pour la chasse du renard !
Madame Delmare était vraiment malheureuse, et la première fois
qu'elle sentit dans son atmosphère glacée pénétrer le souffle embrasé d'un homme
jeune et ardent, la première fois qu'une parole tendre et caressante traversa son
oreille, et la première fois qu'une bouche vint comme un fer rouge marquer sa main, elle
ne pensa ni aux devoirs qu'on lui avait imposés, ni à la prudence qu'on lui avait
recommandée, ni à l'avenir qu'on lui avait prédit ; elle ne se rappela que le passé
odieux, ses longues souffrances, ses maîtres despotiques.
Mais comment ne l'eût-il pas été, auprès d'une femme si belle
et si aimante ? Quelle autre s'était jamais montrée à lui avec autant de candeur et
d'innocence ? Chez qui avait-il trouvé à placer un avenir si riant et si sûr ? Le ciel,
sans doute, l'avait formée pourRaymon, cette triste enfant de l'Ile-Bourbon, que personne
n'avait aimée, et qui sans lui devait mourir.
Indiana, I, 6
Cette page illustre l'influence romantique qu'a subi George Sand, au
début de sa carrière.
Indiana raconte les aventures malheureuses d'une jeune femme de son
époque. Ici, on nous décrit Indiana peu avant qu'elle ne rencontre son amant, Raymon
(passage qui se situe plutôt au début du livre). Jusque-là, Indiana n'a jamais vraiment
été aimée, puisque son mari la délaisse.
On découvre donc une femme souffrant jusqu'à la maladie, du manque
affectif, dans l'attente d'un amour véritable. Or Raymon saura pendant un certain temps
la satisfaire (ensuite, il la quittera lâchement pour se marier avec une autre). Indiana
croit fermement en sa passion virtuelle, elle ne vit plus que pour son amour futur.
George Sand dénonce la condition féminine de l'époque et se cache en
quelque sorte derrière cette femmepour transmettre au lecteur une partie de ses opinions
et de son expérience (mariage de raison avec Casimir Dudevant). george Sand se moque
légèrement d'Indiana : celle-ci ne va pas réussir à être heureuse (au début) parce
qu'elle s'imaginait était impossible.
