LA PETITE FADETTE

 

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Landry part à la recherche de son frère jumeau qui a fugué car il souffrait trop de leur séparation. En chemin, il rencontre la Petite Fadette.

Adoncques le pauvre Landry, en se retournant, un peu ennuyé du coup qu'il venait de recevoir à l'épaule, vit la Petite Fadette, et(, pas loin derrière elle, Jeannet le Sauteriot, qui la suivait en clopant, vu qu'il était ébiganché et mal jambé de naissance.

D'abord, Landry voulut ne pas faire attention et continuer son chemin, car il n'était point en humeur de rire, mais la Fadette lui dit, en récidivant sur son épaule :

"Au loup ! Au loup ! Le vilain besson, moitié de gars qui a perdu son autre moitié !"

Là-dessus, Landry, qui n'était pas plus entrain d'être insulté que d'être taquiné, se retourna de rechef, et allongea à la Petite Fadette un coup de poing qu'elle eût bien senti si elle ne l'eût esquivé, car le besson allait sur ses quinze ans, et il n'était pas manchot ; et elle, qui allait sur ses quatorze, et si menue et si petite, qu'on ne lui eût pas donné douze, et qu'à la voir on eût cru qu'elle allait se casser, pour peu qu'on y touchât.

Mais elle était trop avisée et trop alerte pour attendre les coups, et ce qu'elle perdait en force dans les jeux de mains, elle le gagnait en vitesse et en traîtrise. Elle sauta de côté si à point, que pour bien peu Landry aurait été donner du poing et du nez dans un gros arbre qui se trouvait entre eux.

"Méchant grelet, lui dit alors le pauvre besson tout en colère, il faut que tu n'aie pas de cœur pour venir agacer un quelqu'un qui est dans la peine comme j'y suis. Il y a longtemps que tu veux m'émalicer en m'appelant moitié de garçon. J'ai bien envie aujourd'hui de vous casser en quatre, toi et ton vilain sauteriot, pou' voir si, à vous deux, vous ferez le quart de quelque chose de bon.

_Oui-da, le beau besson de la Bessonnière, seigneur de la Joncière au bord de la rivière, répondit la petite Fadette en ricanant toujours, vous êtes bien sot de vouloir vous mettre mal avec moi qui venait vous donner des nouvelles de votre besson et vous dire où vous le retrouverez.

_Cà, c'est différent, répondit Landry en s'apaisant bien vite ; si tu le sais, Fadette, dis-le-moi, et j'en serai content.

_Il n'y a pas plus de Fadette que de grelet pour avoir envie de vous contenter à cette heure, répliqua encore la petite fille. Vous m'avez dit des sottises et vous m'auriez frappée si vous n'étiez pas si lourds et si pôtu. Cherchez-le donc tout seul, votre imbriaque de besson, puisque vous êtes si savant pour le retrouver.

_Je suis bien sot de t'écouter, méchante filler, dit alors Landry en lui tournant le dos et en se remettant à marcher. Tu ne sais pas plus que moi où est mon frère, et tu n’es pas plus savante là-dessus que ta grand-mère qui est une vieille menteuse et une pas grand chose. "

Mais la petite Fadette, tirant par une patte son sauteriot, qui avait réussi à la rattraper et à se pendre à son mauvais jupon tout cendroux, se mit à suivre Landry, toujours ricanant et toujours et toujours lui disant que sans elle il ne retrouverait jamais son besson. Si bien que Landry, ne pouvant se débarrasser d’elle, et s’imaginant que, par quelque sorcellerie, sa grand-mère et peut-être elle-même, par quelque accointance avec le follet de la rivière, l’empêcherait de retrouver Sylvinet, pris son parti de tirer en sus de la Joncière et de s’en revenir à la maison.

La petite Fadette le suivit jusqu’au sautoir du pré, et là, quand il l’eût descendu, elle se percha comme une pie sur la barre, et lui cria :

" Adieu donc le beau besson sans cœur, qui laisse son frère derrière lui. Tu auras beau l’attendre pour souper, tu ne le verra pas d’aujourd’hui ni de demain non plus ; car là où il est, il ne bouge non plus qu’une pauvre pierre, et voilà l’orage qui vient. Il y aura des arbres dans la rivière encore cette nuit, et la rivière emportera Sylvinet si loin, si loin, si loin, que jamais plus tu ne le retrouvera. "

Toutes ces mauvaises paroles, que Landry écoutait quasi malgré lui, lui firent passer la sueur froide par tout le corps. Il n’y croyait pas absolument, mais enfin la famille Fadet était réputée pour avoir tel entendement avec le diable, qu’on ne pouvait pas bien être assuré qu’il n’en fût rien.

" Allons, Fanchon, dit Landry en s’arrêtant, veux-tu, oui ou non, me laisser tranquille, ou me dire si, de vrai, tu sais quelque chose de mon frère ?

_Et qu’est-ce que tu me donneras, si, avant que la pluie ait commencé de tomber, je te le fais retrouver ? ", fit la Fadette en se dressant debout sur la barre du sautoir, et en remuant les bras comme si elle voulait s’envoler.

 

 

 

Landry nous apparaît sensible, désespéré, fier, tiraillé entre le dégoût et la peur inavouée que lui inspire la Petite Fadette, et l’affection qu’il porte à son frère.

La petite Fadette, quant à elle, est espiègle, malicieuse, hardie, vive, moqueuse, et mystérieuse.

Que de qualificatifs pour chaque personnage ! En effet, George Sand a légèrement caricaturé ses protagonistes. Ceux-ci ont des réactions excessives qui nous déconcertent.

Les romans champêtres de l’auteur ont certes un peu vieille : son public avait d’autres sentiments, d’autres pensées, d’autres préoccupations que les nôtres, mais nous restons toujours sensible à la finesse de touche et à la délicatesse des récits rustiques de George Sand. En effet, elle emploie un vocabulaire simple et naïf qui peut prêter à sourire : " Jeannet le Sauteriot, qui la suivait en clopant, vu qu’il était ébiganché et mal jambé de naissance ", " il y a longtemps que tu veux m’émalicer "… Elle peint les mœurs et les paysages avec une grande justesse de trait et conduit sa narration avec une parfaite aisance.

Après notre visite à Nohant, nous avons compris l’amour de George Sand pour sa terre natale, sa sympathie profonde pour les paysans berrichons ; et nous restons touchés par la fraîcheur du style de la " Bonne Dame de Nohant ".

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