L'arrivée d'Augustin

 

Ag00129_.gif (12482 octets)

 

"Ce qu'elle contait de son fils avec admiration était fort surprenant : il aimait à lui faire plaisir, et parfois il suivait le bord de la rivière, jambes nues, pendant des kilomètres, pour lui rapporter des oeufs de poule d'eau, de canards sauvages, perdus dans les ajoncs... Il tendait aussi des nasses. L'autre nuit, il avait découvert dans le bois une faisane prise au collet...

Moi qui n'osais plus rentrer à la maison quand j'avais un accroc à ma blouse, je regardais Millie avec étonnement.

Mais ma mère n'écoutait plus. Elle fit même un signe à la dame de se taire, et déposant avec précaution son "nid" sur la table, elle se leva silencieusement comme pour aller surprendre quelqu'un... Au-dessus de nous, en effet, dans un réduit où s'entassaient des pièces d'artifice noircies du dernier Quatorze Juillet, un pas inconnu, assuré, allait et venait, ébranlant le plafond, traversait les immenses greniers ténébreux du premier étage, et se perdait enfin vers les chambres d'adjoints abandonnées où l'on mettait sécher le tilleul et mûrir les pommes.

"Déjà, tout à l'heure, j'avais entendu ce bruit dans les chambres du bas, dit Millie à mi-voix, et je croyais que c'était toi, François, qui était rentré..."

Personne ne répondit. Nous étions debout tous les trois, le coeur battant, lorsque la porte des greniers qui donnait sur l'escalier de la cuisine s'ouvrit ; quelqu'un descendit les marches, traversa la cuisine, et se présenta dans l'entrée obscure de la salle à manger.

"C'est toi, Augustin ?", dit la dame.

C'était un grand garçon de dix-sept ans environ. Je ne vis d'abord de lui, dans la nuit tombante, que son chapeau de feutre paysan coiffé en arrière et sa blouse noire sanglée d'une ceinture comme en portent les écoliers. Je pus distinguer aussi qu'il souriait...

Il m'aperçut, et, avant que personne n'eut pu lui demander aucune explication.

"Viens-tu dans la cour ?", dit-il.

J'hésitai une seconde. Puis, comme Millie ne me retenait pas, je pris ma casquette et j'allai vers lui. Nous sortîmes par la porte de la cuisine et nous allâmes au préau, que l'obscurité envahissait déjà. A la lueur de la fin du jour, je regardais, en marchant, sa face anguleuse au nez droit, à la lèvre duvetée.

"Tiens, dit-il, j'ai trouvé ça dans ton grenier. Tu n'y avais donc jamais regardé ?"

Il tenait à la main une petite roue en bois noircie ; un cordon de fusées déchiquetées courait tout autour ; ç'avait du être le soleil ou la lune au feu d'artifice du Quatorze Juillet. "Il y en a deux qui ne sont pas parties, nous allons toujours les allumer.", dit-il d'un ton tranquille et de quelqu'un qui espère bien trouver mieux par la suite.

Il jeta son chapeau par terre et je vis qu'il avait les cheveux ras comme un paysan. Il me montra les deux fusées avec leurs bouts de mèche en papier que la flamme avait coupés, noircis, puis abandonnés. Il planta dans le sable le moyeu de la roue, tira de sa poche -avec grand étonnement, car cela nous était formellement interdit- une boîte d'allumettes. Se baissant avec précaution il mit le feu à la mèche. Puis, me prenant par la main, il m'entraîna vivement en arrière.

Un instant après, ma mère qui sortait par le pas de la porte, avec la mère de Meaulnes, après avoir débattu et fixé le prix de la pension, vit jaillir sous le préau, avec un bruit de soufflet, deux gerbes d'étoiles rouges et blanches ; et elle put m'apercevoir, l'espace d'une seconde, dressé dans la lueur magique, tenant par la main le grand gars nouveau venu et ne bronchant pas...

Cette fois, elle n'osa rien dire."

 

Ce grand "gaillard" arriva un de ces jours d'automne pour bouleverser la vie monotone et paisible de François Seurel, le fils de l'instituteur de Sainte-Agathe... mais en se liant d'amitié avec lui... Cet extrait nous présente les caractères contrastés des deux enfants : Augustin Meaulnes, assuré et vif, opposé à François Seurel, plutôt réservé et sage.

De plus, cette vive opposition est également présente dans le comportement des deux mères : Madame Meaulnes semble très admirative à l'égard de son fils, le soutient et va même jusqu'à le vanter ; tandis que François dépend de sa mère qui le prive de beaucoup de choses en prétendant qu'il doit être un "élève modèle".

Dès l'arrivée du Grand Meaulnes, on peut déjà deviner un changement de vie dans la famille Seurel. En effet, la première apparition d'Augustin à François et sa mère révèle totalement les habitudes d'Augustin en opposition avec celles de François. Mais il faut reconnaître que le Grand Meaulnes arrivera à dégourdir un peu plus ce "sage intellectuel". Il se liera d'amitié avec lui et, par finesse et son caractère rusé, il parviendra à tout bouleverser dans cette petite famille...